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Neurosciences appliquées à la pédagogie

Les neurosciences ont cela de particulier qu’elles font indistinctement la « une » des publications scientifiques comme celles des magazines grand public. Le préfixe « neuro » s’est ajouté en une décennie à quantité de disciplines et s’est installé dans les inconscients collectifs comme un substitut « magique » capable d’aplanir toutes les difficultés avec l’aura d’une caution scientifique. Probablement que cela n’est pas aussi simple.
Bien sûr, les découvertes fondamentales concernant la structure du cerveau, mais également la cognition, indissociablement liée au néo cortex ainsi qu’au cerveau archaïque, ouvrent de nouveaux champs de compréhension pour l’enseignant et le formateur.
Aussi, j’aborderai cette synthèse issue de ma conférence du 21 mai dernier en me gardant bien de ne rien affirmer pour ne doctrinariser aucune pensée, et en me rappelant que l’humain reste toujours une terra incognita et son inconscient sa première inconnue !

 

Dans le cadre de cette journée de conférences organisées par l’ESC Pau, les neurosciences appliquées aux apprentissages et à la pédagogie ont servi de thème aux pratiques et méthodes pédagogiques. Elles n’ont qu’un but, permettre d’ouvrir des horizons différents à défaut d’êtres nouveaux.
Les neuromythes non conscientisés circulent sans frein dans notre culture occidentale. Prélude à cette conférence, ils construisent un ensemble de présupposés ou de préjugés qui mènent trop souvent à des impasses relationnelles, même parfois - mais heureusement rarement j’en conviens - à une trop grande distance pédagogique. Parce que nos codes cognitifs, nos schémas culturels gravés par nos histoires personnelles sont souvent l’expression d’une distorsion dans la vision du monde de chacun, nous devons demeurer ces simples jardiniers, qui aident à faire sortir de terre la graine que nous avons semée dans les esprits fertiles ou infertiles de ceux qui nous écoutent.
Nous, enseignants et formateurs entretenons une relation privilégiée avec nos apprenants. Quelle joie !
Notre responsabilité doit dépasser le cadre de nos investigations disciplinaires. Les neurosciences appliquées participent de cet état de fait et elles ne sont pas les seules.

 

Elles permettent, entre-autre, de comprendre de quelle manière le cerveau mémorise, stocke et restitue des informations apprises. Indépendamment du taux de fiabilité plus ou moins élevé, selon les pratiques d’enseignement employées, leur objectif, très opérationnel et pas le moins du monde chimérique, facilite la transmission du formateur par la conscientisation précise des particularités intrinsèques du cerveau et de la psyché. D’ailleurs, la bonne mémorisation passe par des systèmes organisés de répétition dans des répertoires mémoriels distincts que nous avons explorés lors de cette conférence.
Dans le cas contraire, nous connaissons tous les limites du bachotage.
Lorsqu’on se situe devant des apprenants, les outils des neurosciences permettent de jouer sur différents registres d’apprentissages et de mémorisation en identifiant les interactions cérébrales qui existent entre elles. Et si, bien entendu, les apprenants en formation initiale sont moins sujets aux défaillances d’apprentissages ou mémorielles, il n’en demeure pas moins que la plasticité cérébrale reste opérationnelle bien après les 30 ans fatidiques. La neurogénèse permet de créer de nouveaux neurones et connexions synaptiques, créant par là-même d’autres chemins d’apprentissages ou de raisonnements. Ils permettent de sauvegarder, non sans mal, les capacités cognitives qui nous font exister.

 

Cependant, si le formateur reste dans une posture de technicien de la transmission des savoirs à l’intérieur même de sa discipline, il ne franchit pas complètement la frontière immatérielle qui le sépare de la rive opposée. La berge opposée se résume précisément dans la prise en compte de la personne humaine ; pourquoi est-ce si difficile ?
Parce qu’un des facteurs essentiels qui humanise l’apprenant et participe à la rétention de l’information, à la légèreté de l’apprentissage, à l’envie de comprendre, à l’authenticité pédagogique est constitué de ce que j’ose appeler « amour » dans un cadre étudiant ; mais il ne s’agit là que de la philia grecque, cet amour raisonnable. Ce sentiment dès lors perçu comme un canal transmetteur, permet le dépassement de soi. À la fois le « soi » de l’apprenant parce qu’il se sent considéré, mais aussi le « soi » de l’enseignant parce qu’il se sent utile.
Pour autant, les neurosciences ont encore du mal à loger précisément le siège de l’amour, tant il existe pour ce sentiment un faisceau de paramètres complexes éparpillés dans les parties distinctes du cerveau. Mais ce qu’on sait sans risque de se tromper, c’est que cela demeure une approche délicate et parfois difficile à pratiquer même en pédagogie libérée.
Malgré tout, et considérant le corpus disciplinaire, l’arsenal de rigueur et de codes rituéliques dont nous sommes caparaçonnés, le pédagogue doit, en acceptant d’abord ses propres limites, faire preuve d’une mansuétude juste et équitable. Il peut même créer par capillarité pédagogique et « amoureuse » auprès de ses apprenants, la mise en conscience qu’ils ne sont pas que de muettes structures de matière grise, en charge de stocker de l’information pour la restituer dans l’objectif d’une note relevant du témoignage initial de la compétition moderne.
Car l’apprenant reste une structure vivante, dotée de sens, d’intelligence, de modalités de raisonnement et de fragilités de tous ordres. En cela, les systèmes de pensée, les architectures de raisonnement sonnent en autant de différences qu’il y a d’individus.

 

Lors de cette conférence, j’ai également évoqué la nécessité d’instaurer des méthodes pédagogiques différentes, jouant ainsi avec les nouveaux environnements digitaux du XXIème siècle. Les neurosciences apportent les éléments constitutifs, rationnels et utiles à la conscientisation des pratiques des enseignants, des formateurs mais aussi des apprenants ; d’abord par l’ouverture d’esprit et la prise en compte de notre capacité à penser par soi-même.
Ce miracle de l’esprit que je nomme : pensée endogène !
Elle est un outil cérébral qui ne doit plus rester un mystère pour l’apprenant.
Sans cette modalité de pensée - sans savoir qu’elle est puissante, sans se douter qu’elle se crée et se manifeste au sein des millions de stimulus journaliers que reçoit notre cerveau, qu’elle ne s’exerce que parce que la créativité existe en chacun de nous - sans ces éléments-là, il ne peut s’agir que de répéter ce que les autres créent, en apportant des bribes d’amélioration jubilatoire à court terme certes, mais faiblement novatrices sur le long terme.

 

Les neurosciences, si elles nous aident à identifier le lieu de la création dans le cerveau (le cortex préfrontal, mais pas seulement), nous aident également à comprendre comment l’humain, par cette capacité à créer, possède la faculté de s’adapter à un environnement mutant où le temps se comprime.
Les neurosciences appliquées à la pédagogie, possèdent une valeur parce qu’elles nous font également comprendre que tout est corrélé à l’image de la machine cérébrale que nous possédons tous, que seules, elles ne peuvent rien si elles ne sont pas résolument et définitivement connectées au monde mais aussi à une interdisciplinarité heureuse.

 

 

                                                                                                                                              Patrick LOUART